Plage de Ouistreham

Mercredi, je suis allée marcher sur la plage. Avais-je le droit de le faire ?

Voici ce qui s’est passé. J’allais arriver chez le dentiste et j’avais trente minutes d’avance. La route qui mène au cabinet dentaire est la voie directe pour rejoindre la mer. Au lieu de prendre la sortie vers le village, j’ai poursuivi mon trajet jusqu’à la plage. Je suis restée quinze minutes sur le sable. Le vent me caressait les joues. Le murmure des vagues me berçait doucement. J’ai fermé les yeux. Le soleil a percé timidement les nuages pour venir me taper sur l’épaule. Je me suis retournée pour lui sourire.

C’est une scène anodine en apparence. Et pourtant…

Pour arriver sur cette plage, il a fallu que je me batte contre un sentiment puissant de culpabilité. Je n’aurais pas dû être là. J’étais sortie de mon programme, qui consistait à aller chez le dentiste. J’aurais dû m’y rendre directement et lire dans la salle d’attente. Quelques kilomètres supplémentaires m’avaient permis de voler cette petite parenthèse au rythme quotidien. Et je me sentais coupable.

J’avais laissé mon téléphone dans la voiture, pour vivre l’instant présent. Ne pas prendre de photo. Ne pas me dire qu’il fallait garder un souvenir, une trace. Et j’ai pris conscience, là, sur le sable, que je me demandais comment j’allais justifier ma présence. Je regardais les autres personnes qui se baladaient, promenant leur chien ou flânant le nez au vent. Que pouvaient-elles penser en me voyant là ?

J’ai respiré lentement, j’ai réalisé que j’étais seule, que j’étais là pour moi, seulement pour moi. Je ne devais de compte à personne. J’avais le droit de m’autoriser cette parenthèse de bien-être, ce petit bain de nature. Il fallait que je me recentre sur ma personne, mon ressenti. Étais-je égoïste ? Oui, certainement. Et alors ?

Alors, j’ai pris conscience (au sens premier, c’est-à-dire qu’un fonctionnement jusque-là inconscient est venu jusqu’à ma conscience), j’ai pris conscience que je justifiais tout ce que je faisais. Soit je demandais implicitement l’autorisation à mes proches en leur annonçant à l’avance ce que j’allais faire (en l’occurrence, ce jour-là, j’avais évoqué l’idée de passer au supermarché avant le dentiste), soit je racontais après ce que j’avais fait de ma journée, en n’oubliant aucun moment.

D’où vient ce besoin de tout dire ? De l’emprise, bien sûr. Pendant des années, j’ai vécu avec un homme qui contrôlait tout ce que je faisais. J’étais son esclave, sans vraiment m’en rendre compte. Lui dire où j’étais, avec qui, quand je rentrerais… faisait partie intégrante de mon quotidien. Jamais je n’aurais imaginé pouvoir dévier du programme prévu. L’aurait-il su ? Peut-être pas. Mais ne pas tout lui dire m’aurait mise dans l’embarras ; j’aurais eu l’impression de le trahir, de lui désobéir. Un esclave ne doit-il pas tout dire à son maître et lui vouer un respect absolu ?

Depuis 6 ans, j’ai quitté cet homme. Et pourtant… ce schéma de fonctionnement est tellement ancré en moi que je l’utilise encore régulièrement sans m’en apercevoir. Si j’ai acquis une liberté matérielle, une sécurité affective, une stabilité… je prends conscience que mon psychisme, lui, n’est pas encore sorti du fonctionnement de l’emprise. Pas à pas, étape par étape, j’identifie les obsessions malsaines que l’emprise a gravées en moi. C’est le rôle de la thérapie.

Il s’agit de devenir sujet. D’accepter de prendre seule certaines décisions, de vivre seule des petits plaisirs anodins, sans en ressentir de culpabilité et sans avoir besoin de justifier ce que je fais. À personne… ou peut-être uniquement à moi-même. C’est donc l’exercice que ma psy m’a donné à faire pour la prochaine séance, dans deux semaines : m’autoriser de petits plaisirs et les vivre sans en parler à quiconque.

Partager ses lectures, ses expériences, ses découvertes est possible, bien sûr, si cela est fait sur un pied d’égalité pour échanger avec l’autre, pour lui faire part d’un coup de cœur, pour animer une conversation… Dans ce cas, chacun est sujet. Il n’y a aucune forme de hiérarchie, de domination. Ce qui est bien différent de l’emprise.

Cette inégalité, cette pseudo-hiérarchie entre les autres et moi fait également partie des schémas que j’ai intégrés dans mon esprit. Je fais en fonction de l’autre, pour le satisfaire, comme s’il m’était supérieur. Quel que soit cet autre : conjoint, enfant, collègue… Je me mets à son service, en m’oubliant moi-même.

Maintenant que j’en ai conscience, je vais pouvoir travailler en thérapie pour sortir de ce fonctionnement malsain… et redevenir un sujet à part entière, une personne autonome et sûre d’elle-même, qui pourra marcher sur la plage le cœur léger et respirer à plein poumons l’air iodé. Librement.


Extrait d’un article écrit le 29 avril 2020, pendant le confinement :

Découvrir que le père de ses enfants est un manipulateur à tendance paranoïaque fut pénible. Douloureux. Comme si j’avais passé toutes ces années avec un inconnu. Ce n’était que la première étape, la partie émergée de l’iceberg.

Vint ensuite ce jour terrible où la vérité a éclaté sous un autre angle, le jour où le ciel m’est tombé sur la tête, le jour où je me suis dit : j’ai été VICTIME de violence psychologique et je n’ai rien vu, rien su, rien compris.

Cette vérité-là m’a tellement déchiré les entrailles que j’ai cru que je ne m’en relèverai pas. Ce fut un choc comme jamais je n’en ai vécu dans ma vie. Un tsunami. Est-ce cela qu’on appelle une décompensation psychologique ? Peut-être.

J’étais seule à cette époque, sans thérapeute pour m’éclairer, me soutenir et me déculpabiliser. Car le cocktail d’émotion a été décapant : honte, culpabilité, dégoût de soi, rejet de ce corps qui lui appartenait, à Lui, sensation terrifiante d’avoir gâché ma vie, qu’il est trop tard pour être heureuse, angoisse de mort.

Non, on ne peut plus revenir en arrière. J’avais passé plus de la moitié de ma vie sous emprise et je me sentais vieille et incapable d’affronter la suite comme une prisonnière qui sort de geôle et se retrouve sur le trottoir devant la prison, seule, sans repère. Où aller ? Je n’étais plus qu’un pantin désarticulé, un esprit perdu dans une enveloppe corporelle que je ne connaissais pas.

Ma vie s’était arrêtée à l’époque de mes études, à 21 ans, quand je L’avais rencontré. La suite n’était qu’un cauchemar dont je n’avais pas choisi le déroulement.

8 commentaire

  1. Cela prend du temps de se libérer de ce mode de fonctionnement – c’est ancré en nous, c’est un mécanisme de survie aussi que nous avons fini par mettre en place face à une situation d’enfermement.
    Après 7 ans de séparation, ça m’arrive encore, cette culpabilité. Ce jour là tu as réussi à aller contre et à profiter. C’est un premier pas. Tu verras ça deviendra plus facile au fil du temps.
    Reprendre sa place dans son être et dans son vie, oui.

  2. Je suis sans voix Nina ! Et comment tu te sens aujourd’hui, depuis cet article ?

  3. Aujourd’hui, je vais très bien. J’ai repris le contrôle sur ma vie. Je prends seule mes décisions.

    Pour cela, il a fallu que je crève l’abcès avec mes parents, que je leur dise/écrive tout ce que je leur reproche, comme je l’avais raconté dans l’article « Sortir du silence » :
    https://lunedemasquee.fr/2021/03/28/sortir-du-silence/#more-1751

    Merci Sand pour ton soutien 💙

  4. C’est fou !! En effet je comprends le lien avec mon Impératrice !!! Bravo Nina !! Un grand bravo ! Ca n’a pas du être facile !

  5. Merci. Je n’aurais jamais réussi sans thérapie. J’ai renoué avec celle que j’étais avant l’emprise.
    Oui, ton Impératrice m’inspire beaucoup.

  6. Je comprends, sans la thérapie, je n’y serais pas arrivée moi non plus ❤️

  7. […] emprise, j’ai rendu des comptes à mon compagnon, comme je le racontais en février 2020 dans Être sujet. Toutes les décisions étaient prises à deux, après des heures de discussions interminables. La […]

  8. […] emprise, j’ai rendu des comptes à mon compagnon, comme je le racontais en février 2020 dans Être sujet. Toutes les décisions étaient prises à deux, après des heures de discussions interminables. La […]

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