Sortir du silence

Comment la lecture d’un livre m’a aidée à rompre le silence familial pour dire ce qui n’avait jamais été dit.

Photo Unsplash : Scott Umstattd

Anne-Laure Buffet aura eu un rôle décisif dans mon parcours : grâce à sa conférence « Comprendre l’emprise », j’ai pu acquérir la certitude que j’avais été victime. C’était il y a deux ans. Aujourd’hui, confrontée à des problématiques familiales fortes, j’ai eu envie (besoin ?) de lire son dernier livre : Les prisons familiales.

Les prisons familiales, Anne-Laure Buffet
Éditions Eyrolles, mai 2019, 192 pages

« Se reconnaître victime pour ne plus jamais l’être« 

Tels sont les mots inscrits au dos du livre. Un ouvrage divisé en trois parties : un schéma emprisonnant (sur les mécanismes de la violence psychologique), prisonniers familiaux (enfant maltraité, adulte en souffrance), de l’évasion à la liberté (thérapie et résilience).

Je ne livrerai pas ici une analyse détaillée du contenu de ce livre car j’en suis incapable. Pour être honnête, j’ai eu du mal à lire correctement ce livre, car je suis très très très fatiguée en ce moment. Depuis quatre semaines, mon sommeil est perturbé, mes nuits sont hachées et je me sens prête à sombrer dans un deuxième burn out.

La première partie a été pénible à (re)découvrir. J’ai beau connaître les mécanismes de la violence, j’ai toujours du mal à comprendre comment un tel engrenage est possible, comment des êtres aussi insensibles et abjects peuvent exister, comment ils peuvent ainsi détruire à petit feu des femmes (le plus souvent) qui ne demandent qu’à être aimées.

Je lis les scènes décrites, la douleur des victimes, la violence sournoise de leurs bourreaux, l’enfermement toxique dans une relation destructrice. Je sais que l’emprise est une réalité, une réalité que j’ai vécue pendant des années, un piège dans lequel je me suis débattue. Pourtant, cela me semble irréel, tel une scène sortie d’un film d’horreur dont on cherche les effets spéciaux. Est-ce trop difficile pour moi de l’accepter ? Deux ans de lecture, de réflexions, de thérapie… Et je suis toujours au stade de la sidération. Comment accepter l’inacceptable ?

J’ai été un peu déçue par la partie sur la famille que j’ai trouvée trop succincte. Il m’a manqué des témoignages, une mise en images, en quelque sorte, pour illustrer le propos, montrer la diversité des familles concernées. En revanche, la notion d’incestuel a résonné en moi, faisant remonter des souvenirs d’enfance.

L’incestuel est un néologisme, créé par Paul-Claude Racamier.

« L’enfant n’est pas différencié du parent. Les adultes se l’approprient et l’empêchent d’acquérir sa propre identité et son autonomie. L’atmosphère est saturée de sexualité latente et marquée de la plus grande pudibonderie. »

« L’enfant évolue progressivement pour devenir ce que l’adulte attend de lui et va tout faire pour se conformer à cette image. Il confond amour et intérêt et donne sans limites pour prolonger son sentiment d’exister. »

Je prendrai le temps d’explorer cette notion d’incestuel, pour la mettre en lien avec ma propre histoire.

« Se libérer et guérir des violences invisibles »

Le sous-titre du livre nous propose de nous libérer. C’est l’objet de la troisième partie, très centrée sur une approche analytique, par la thérapie. Parler davantage du corps et de la croissance post-traumatisme aurait été intéressant, me semble-t-il. Diverses approches thérapeutiques sont explorées. Si les clés données par l’autrice n’ont rien d’originales, cela fait toujours du bien de les lire.

Enfin, la question du pardon est posée, une question qui reste en suspens pour moi.

Se libérer et guérir… Hier, tout a pris sens. Mes cauchemars récents, mes souvenirs, ces images qui remontent depuis des semaines et perturbent mon sommeil. J’ai compris qu’il était temps d’agir.

Alors j’ai allumé mon ordinateur et j’ai écrit à mes parents. Je leur ai retracé mon parcours depuis deux ans, quand, en mars 2019, j’ai compris que j’avais vécu sous emprise et que j’étais victime de violence psychologique. Une partie de ce parcours est présentée dans les articles de ce blog, que j’ai créé justement pour ça : garder trace de mon cheminement vers la résilience. Pendant ces deux années, j’ai mis de la distance entre mes parents et moi.

Aujourd’hui, je suis allée chez eux, dans cette maison où j’ai passé mon enfance. Je leur ai apporté mon courrier, imprimé sur papier. Six pages. Une longue confession. Un besoin de dénoncer ce qui semble impossible à dire : le traumatisme familial. Ces années d’enfance où j’ai intégré un modèle parental et conjugal défaillant. Ces années qui m’ont préparée à devenir la victime d’un homme toxique. Parce que mes parents, eux aussi, ont une relation toxique, où la femme, soumise, vit dans l’ombre de son bourreau.

Libérer ma parole

Ce matin, j’ai donc parlé à cœur ouvert. J’ai parlé à mon père. Je lui ai dit comme mon enfance avait été difficile. Nous vivions dans une bulle. Je me croyais protégée. Alors que j’étais en prison. Une prison familiale, comme le dit ce livre qui porte si bien son titre.

Dès l’enfance, j’ai appris à taire mes émotions. J’ai appris à prendre sur moi, à avancer malgré les obstacles, à serrer les dents, à être cette petite fille sage et soumise qui fait ce que son père lui demande. J’ai appris à m’approprier des projets de vie qui n’étaient pas les miens. A croire que j’aimais jouer de la flûte ou faire des maths. J’ai étouffé pendant toutes ces années mes plaisirs et mes désirs, pour prendre une voie d’orientation à mille lieux de ce que j’aurais réellement aimé faire de ma vie.

J’ai développé, enfin, une profonde détresse affective qui me préparait en silence à devenir la proie d’un prédateur. J’ai supporté la solitude, les crises d’angoisse, le sentiment d’abandon car mes parents n’étaient pas là pour moi. Jamais je n’avais le droit d’exprimer mes émotions, mes peines, mes peurs, mes angoisses. Étouffer tout cela en moi. Étouffer dans cette maison chargée d’objets. Étouffer au sens propre quand je faisais des crises d’asthme.

Je suis fière, ce soir, d’avoir franchi cette étape essentielle. Dire ce qui n’avait jamais pu être dit. M’affirmer comme une adulte autonome et responsable, face à l’autoritarisme paternel. 44 ans d’emprise, 2 ans de thérapie (et c’est loin d’être terminé). Il était temps…

14 réflexions sur “Sortir du silence

  1. Bonjour Nina,

    La libération de la parole est une étape hautement salvatrice pour être soi en entier, avec ses casseroles, son expérience, ses peines, ses joies, ses failures et son humanité.

    Ce que tu as fait avec la paternel, je l’ai fait il y a 10 ans avec la matronne. J’ai tout déballé d’un coup, jusqu’aux menus détails de l’enfance. Elle n’a jamais exprimé le moindre remord, pas un mot d’excuse (ne parlons même pas « d’amour ») et en bonne personne manipulatrice elle a maintes fois essayé la culpabilisation. Trop tard, les chaînes étaient brisées…

    Belle et reposante journée ☀

    1. Merci Sand d’être là 💙
      J’ai affronté l’Empereur, comme tu le conseillais. Se libérer du passé et oser être soi, enfin.
      Bon dimanche !

    1. Merci Vivien 🔆
      C’était une étape importante et nécessaire, un obstacle franchi, un lourd bagage déposé. Je vais pouvoir poursuivre mon chemin le cœur plus léger 💕

  2. Les livres de Anne Laure Buffet sont très intéressants et m’ont permis moi aussi d’envisager certaines choses sous un autre angle, même si je te rejoins c’est encore quelque chose d’extrêmement difficile à comprendre pour moi, cet engrenage, cette négation de soi, ce cycle enfermant…
    Prends soin de toi Nina et bravo pour tout le chemin parcouru. Ca demande énormément de volonté. Et c’est normal que ça ne soit pas forcément évident à vivre.

    1. Merci Marie pour tes encouragements 💙
      Elle le dit dans son livre : la victime a beaucoup de mal à comprendre ce qu’elle vit ou a vécu. Et certainement encore plus de mal à l’exprimer, par honte souvent de s’être ainsi laissé piéger.
      C’est terrible l’admettre que cette violence sournoise, invisible est impunie. Car il est impossible de trouver des preuves. Et qu’il est préférable de fuir son bourreau.
      Quand on voit les dégâts que cela provoque chez les victimes… 😢
      Prends soin de toi également, Marie, et poursuis ta croissance créative ✒️🖌
      Bises

  3. Et bien je ne sais comment poser mes mots.. Que te dire que je suis fière du courage qu’il t’as fallu (oui même si on ne se connaît pas tellement..) pour oser nommer l’innommable en premier lieu. Puis d’écrire.. et d’aller porter cette missive. Libératrice je l’espère sincèrement. Prends soin de toi, surtout. Bises virtuelles ❤

    1. Merci Félicie 💙
      Je me sens libérée, en effet. Encore un peu sonnée par tout ça. Pas évident à vivre en ce moment, avec l’actualité Covid (fermeront-ils les écoles ?), le changement d’heure…
      J’ai hâte de terminer ce mois de mars qui aura été bien difficile.
      J’espère que tout va bien pour toi 🔆

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