Mon hypersensibilité… loin des clichés

Imaginez une personne hypersensible. Qui voyez-vous ? Une femme, de préférence, avec des émotions « à fleur de peau » : elle pleure facilement, s’énerve pour un rien, rigole comme une gamine et a une peur panique des souris ou des araignées. Évidemment, avec de tels clichés, j’ai longtemps pensé ne pas être concernée. Et pourtant…

Photo Unsplash : Franco Antonio Giovanello

Il m’a fallu deux ans pour comprendre que j’étais hypersensible. Deux ans de lectures, de doutes, d’analyse… Pourquoi un délai aussi long ? Car je n’avais pas les bonnes cartes en main.

Quand on pense à l’hypersensibilité, on se focalise avant tout sur le versant émotionnel : tristesse, colère, joie, peur… tout est excessif, débordant, envahissant… Les personnes hypersensibles auraient du mal à canaliser leurs émotions et seraient donc aisément « repérables ». C’est certainement vrai pour la plupart d’entre elles. Mais pas toujours.

Ainsi, pour moi, il n’en est rien. Tout est lisse et calme chez moi. Je ne pleure pas, cache ma colère, n’explose pas de joie même en apprenant une excellente nouvelle. Car je souffre de dysrégulation émotionnelle. Pourquoi ?

Être exposée pendant de longues années à la violence psychologique altère considérablement l’expression des émotions. Au fil du temps, je me suis constituée une solide carapace. Pleurer devant un film est impossible pour moi depuis l’enfance (mon père se moquait de ma mère quand cela lui arrivait). Plus tard, j’ai rencontré mon bourreau. Au début de notre relation, il m’arrivait parfois de craquer, d’avoir des crises de larmes face à son comportement irrationnel. Des larmes que j’ai appris à canaliser car elles ne servaient à rien. Il haussait les épaules, disait que je faisais « encore un cake » et ne changeait pas de comportement. Exprimer ma peur pouvait également conduire à des moqueries. S’énerver, crier, laisser la colère déborder entraînait un diagnostic tranchant : j’étais « hystérique ». Quant à la joie… où est-elle, quand on est engluée dans la toile d’araignée de l’emprise, déprimée par une vie qu’on subit chaque jour davantage, coincée dans un étau invisible qui pèse de façon inconsciente sur tous les moments heureux de l’existence ?

Tout comme la violence sournoise, l’hypersensibilité peut être invisible. On apprend à la nier, on oublie de l’écouter. Pourtant, elle est bien là, chaque jour. Quelles formes prend-t-elle ?

Avant tout, elle se manifeste par le corps. L’hypersensibilité pour moi, c’est :

  • galérer depuis la puberté pour trouver un équilibre hormonal et vivre sereinement ma féminité
  • avoir beaucoup de mal à stabiliser mon organisme pour les hormones thyroïdienne (n’ayant plus de thyroïde, je prends un traitement substitutif)
  • être sensible à tout changement de molécule (comme de nombreuses victimes de la nouvelle formule du Levothyrox, dont les effets secondaires firent scandale en 2018)
  • ne pas supporter la pilule, même microdosée
  • être gênée par tout dispositif interne (stérilet, implants Essure, et même lentilles de contact)
  • avoir la peau facilement irritée, desséchée
  • marquer au moindre coup (hématomes, rougeurs…)
  • sentir les étiquettes qui grattent à l’intérieur des vêtements
  • privilégier les matières naturelles (coton, cuir…)
  • être gênée par des chaussures mal adaptées ou un simple grain de sable
  • subir les effets secondaires des médicaments, même pour une dose dite « normale »
  • être malade comme un chien après chaque anesthésie à cause des dérivés morphiniques
  • subir des troubles intestinaux pour de multiples raisons (adjuvants industriels, épices, édulcorants, laitages…) ce qui me conduit à avoir la nourriture la plus bio et brute possible (vive le fait maison !)
  • sentir la moindre tension corporelle
  • avoir facilement la nausée, des vertiges ou des maux de tête
  • être très sensible à la chaleur (j’ai peur de m’approcher de toute source de chaleur, peur du feu, je déteste l’été quand il fait trop chaud, je suis littéralement terrassée quand c’est la canicule)
  • être épuisée en cas de long trajet en voiture car je ressens toutes les vibrations de la route
  • avoir du mal à utiliser certains outils pour bricoler (ponçeuse, perceuse) à cause des vibrations
  • mettre trois jours à me remettre en cas d’exercice physique trop intense (course longue, randonnée de plus de 10 km…)
  • avoir des tendinites en cas d’effort prolongé avec du matériel inadapté (chaussures de ski ou de randonnée trop rigides, par exemple)
  • être gênée par cette main qu’on pose amicalement sur mon bras ou mon épaule
  • ne pas réussir à « me détendre » lors des examens médicaux
  • détester les massages
  • ne pas supporter certaines odeurs (parfums trop forts, odeurs corporelles trop vives dans les transports en commun, haleine d’un interlocuteur (vive les masques !), effluves de certains aliments comme la charcuterie ou les fromages qui me donnent la nausée, produits d’entretien chimiques…)
  • refuser de manger un aliment ayant été en contact avec un autre que je n’aime pas car je sens le goût comme si l’aliment y était encore (exemple : une part de pizza dont on a retiré les olives)
  • ne pas pouvoir manger de bonbons fizz car l’acide citrique qu’ils contiennent me retourne l’estomac (et pourtant, j’adore le goût piquant de ces bonbons !)
  • devoir réduire ma consommation de café au fil des ans et lui préférer désormais les tisanes
  • passer une nuit blanche si je bois du thé le soir
  • ne pas supporter l’alcool (je n’en bois strictement jamais et je détecte aisément la présence d’alcool dans un dessert ou un chocolat)
  • entendre tous les petits bruits parasites réguliers (imaginez ce que ça donne dans une classe quand un élève joue de la batterie avec son stylo, souffle dans un capuchon pour siffler ou tape du pied contre sa chaise)
  • être gênée par le bruit en général, les conversations, les rires… même si j’ai appris au fil du temps à en faire abstraction dans la classe (au final, je me suis tellement blindée contre le bruit que ma classe est plus bruyante que d’autres ; j’en ai pris conscience et j’essaie d’y remédier cette année car le bruit est source de stress et de fatigue, pour les élèves comme pour moi)
  • avoir besoin de silence à la maison, de calme, de nature pour me « reposer » du bruit permanent (je n’écoute presque jamais de musique car si je ne suis pas bien détendue, la musique finit par m’agacer, et je lui préfère le silence)
  • détester le shopping qui m’épuise littéralement car il réunit toutes les sources de gêne : les gens, le mouvement, les parfums, les bruits, la musique… Argggh !

Cette liste est déjà bien longue… et pourtant elle me semble incomplète. Je n’ai pas abordé l’aspect émotionnel, même s’il est essentiel également. Le point central est ce que j’appelle mon intuition. Une sorte de sixième sens. Cela se traduit chez moi par un malaise en présence de certaines personnes, des ressentis négatifs que je ne m’explique pas, des ruminations quand j’ai perçu une situation hostile, sans saisir d’où ça vient. Je dois travailler sur cette « intuition » pour la comprendre et la développer. Je pense qu’elle peut devenir un réel atout.

Maintenant que j’ai la clé, je vais pouvoir apprendre à apprécier mon hypersensibilité, plutôt que de la subir comme cela a été le cas jusqu’ici. Car, si elle est source de gênes et de contraintes, elle est aussi une formidable source de plaisirs. Plaisirs sensuels, intellectuels, spirituels…

L’hypersensibilité, c’est tout un monde à découvrir, à parcourir… Bref, c’est un beau voyage qui commence pour moi !

Qu’évoque l’hypersensibilité pour vous ? Connaissez-vous des personnes hypersensibles ? Avez-vous comme moi des troubles corporels, une fragilité face aux médicaments, aux aliments… qui pourraient être liés à une grande sensibilité ?

(J’avoue que c’est le point qui m’a le plus gênée dans ma vie, ce corps si étrange, si fragile, ces effets secondaires invalidants que même les médecins ne comprennent pas).

15 réflexions sur “Mon hypersensibilité… loin des clichés

  1. Quel témoignage Nina ! Et puis quel déclic : Transformer ce qui pourrit la vie en source de joie et de créativité, comme tu le fais déjà, me semble-t-il👏

    « Être exposée pendant de longues années à la violence psychologique altère considérablement l’expression des émotions. » Je te rejoins à 100% sur ce point, et, en lisant ton exemple familial j’ai l’impression de me revoir enfant et ado !

    Il fut une époque où mon corps émettait des signes (crises de spasmo, incapacité à pleurer, carapace, chamboulement intérieur pour une phrase anodine d’autrui) et il m’en a fallu du temps pour comprendre mon corps, ce qu’il a enduré, et aussi accepter ses limites. C’est le challenge d’une vie mais comme on dit c’est le cheminement qui importe au final…

    À bientôt,

    N. B. L’autre jour, j’ai vu deux nouveaux livres sur l’hypersensibilité mais peut-être les connais-tu déjà :

    – Fort comme un hypersensible (Maurice Barthelemy)

    – Suis-je hypersensible ? (Fabrice Midal)

    1. Merci pour ton commentaire, Johan. Je vois que nos parcours respectifs ont quelques similarités.

      Ah, les phrases anodines… Cette impression que chaque remarque est un reproche à notre intention, alors qu’il n’en est rien la plupart du temps. Je connais bien aussi… et je progresse doucement sur ce point. Relativiser, lâcher-prise, remettre les mots dans leur contexte, comprendre ce que l’autre a réellement voulu exprimer… C’est tout un apprentissage.

      Merci pour les références. Je ne connais pas ces livres. Je vais me renseigner et peut-être les acquérir.
      En attendant, j’en ai un autre de Fabrice Midal à lire : « Sauvez votre peau ! Devenez narcissique ».
      Et également un de Ilse Sand, spécialiste de l’hypersensibilité : « Hypersensibles, apprendre à s’aimer soi-même pour être heureux ».

      Je constate que le sujet de l’hypersensibilité est de plus en plus étudié et que les publications se multiplient. C’est une bonne chose, pour que les personnes concernées (qui sont nombreuses, semble-t-il) puissent mettre un mot sur leurs « particularités » et vivre mieux leur hypersensibilité.

      À bientôt !

  2. Une liste fort longue dans laquelle je peux cocher pas mal de points. On avait déjà la migraine « ophtalmique » en commun, si je me souviens bien, mais je vois que ce n’était pas la seule chose. Je ne suis pas particulièrement sujette aux effets secondaires des médicaments, mais par contre je suis abonnée aux céphalées de toutes sorte, névralgies, nausées, etc. Les troubles intestinaux sont très présents également. Je les gère en suivant un régime sans gluten strict depuis 8 ans (qui m’a vraiment changé la vie !) et en évitant tout ce qui me fait mal, comme les fruits ou le chocolat à jeun, le vinaigre, que je ne tolère plus du tout. Je suis très sensible aux odeurs naturelles, mais les parfums chimiques me donnent d’horribles maux de tête. Les centres commerciaux m’épuisent. Je les fuis autant que je peux et j’essaye toujours de m’organiser pour faire ce que j’ai à faire tôt le matin, quand c’est encore calme (je vis dans une ville très nocturne qui se réveille doucement vers 11h du matin !)… Bref, j’ai appris à vivre avec mes « petites bizarreries ». Je m’en arrange.
    Par contre, je ne me suis pas forgée de carapace : je suis une vraie fontaine ! Je pleure pour un oui, pour un non, en regardant des films, en lisant des livres. Les au revoir sont de vrais tortures, même pour les courtes séparations ! C’est un aspect très gênant de cette hypersensibilité. Je suis souvent submergée par les larmes, incapable de dire ce que je voudrais. Mes proches savent que je fonctionne comme ça et ne s’en inquiètent plus, mais les moins proches sont parfois perplexes.
    Je m’arrête ici. Ça me fait du bien de savoir que je ne suis pas la seule à être comme ça.
    Merci Nina 🙂

    1. Merci à toi, Marie, pour ton retour.
      En effet, cela fait du bien de savoir que je ne suis pas seule, même si chaque personne hypersensible a ses propres fragilités.
      Les larmes peuvent être gênantes, mais le bon côté est que tu vis certainement de façon intense les joies que te procure l’existence. Parfois, j’aimerais avoir accès aux émotions, quelles qu’elles soient. Ressentir un élan de joie doit être magique !
      Peu à peu, je pense que j’évolue sur ce chemin, grâce à la thérapie mais j’en suis encore aux balbutiements (la gorge qui se serre, par exemple, ou les larmes au bord des yeux).
      Bonne soirée, Marie

  3. bonjour, comment vas tu? c’est vrai qu’on n’imagine pas tout ça. le pire,c ‘est que je me retrouve dans la plupart de tes descriptions… je n’ai jamais fait de diagnostic en ce sens. passe un bon mercredi et à bientôt!

    1. Bonjour, je vais bien. Et toi ?
      Il ne s’agit pas vraiment d’un diagnostic. Ce sont des ressentis personnels, des « symptômes » qui me font penser que je suis hypersensible. Il m’a fallu deux ans de lecture, d’analyse, d’interrogations diverses pour arriver à cette conclusion. C’est un vrai soulagement de pouvoir mettre un mot, de se dire que tout ce que j’ai vécu par le passé prend sens, que mon corps est vraiment différent (ce n’est pas de l’hypocondrie comme les médecins veulent parfois me le faire croire)… et surtout que je ne suis pas la seule à vivre ça !
      Peut-être es-tu toi aussi concernée, car nous sommes nombreux à être hypersensibles sans le savoir (ou à tenter depuis l’enfance d’en atténuer ou d’en masquer les effets) ?
      Maintenant, je veux vivre de façon positive cette sensibilité différente !

      1. ah oui d’accord. quand tu as dit « analyse », je pensais que c’était un constat médical (psy ou autre) bon jeudi et à bientôt!

      2. Malheureusement, l’hypersensibilité est encore (trop) peu connue… et reconnue. Je ne sais pas s’il existe de vrais diagnostics médicaux d’hypersensibilité. C’est une question intéressante sur laquelle je me renseignerai.
        À bientôt !

  4. Merci pour ce partage très juste Nina.
    L’hypersensibilité, un vaste programme. Oui, moi aussi, j’ai longtemps cru à tous ces clichés puis petit à petit, j’ai vu autre chose.
    Ce n’est pas toujours, tous les jours, évident de vivre avec son hypersensibilité mais je crois que l’accepter, l’accueillir, c’est se donner la chance de l’embrasser dans ce qu’elle a aussi de beau à nous offrir.

    1. Merci Marie pour ton retour.
      Une nouvelle fois, je constate que nous avons des parcours similaires.
      Tu as su magnifiquement accueillir ta sensibilité et ta créativité. J’espère réussir à en faire autant. 💚

      1. J’y « travaille » encore Nina. Mais oui pas à pas j’accueille toute cette part de moi de mieux en mieux. Et tu y arriveras aussi. Grosses bises

  5. Coucou Nina,

    Je reconnais pas mal de point communs avec ta liste. Chez moi c’est relié à mon trauma et stress post-traumatique. Alors est-ce qu’avoir vécu un trauma rend hyper sensible ? Mystère …. Mais mon psy ne m’a jamais  » diagnostiquée  » Hypersensible mais traumatisée et de ce fait hyper sensible à pas mal de stimulus qui me ramène au trauma vécu ( les bruits, les voix fortes, certaines odeurs, certains comportements etc etc la liste est longue ).

    Merci pour ce partage fort intéressant car à une époque je me pensais hypersensible ( j’avais d’ailleurs écrit à ce sujet sur mon blog )… mais tous mes symptômes sont en lien avec le trauma que j’ai vécu.

    Je t’embrasse bien amicalement
    Sand

    1. Bonjour Sand,
      je ne sais pas si le trauma rend hypersensible. Il semblerait que ce soit de naissance, avec certainement une composante génétique (ils en parlent dans l’entretien dont j’ai mis le lien en fin d’article).
      Petite, par exemple, je me souviens que je pleurais le midi en rentrant de l’école à pied. Je me disais que c’était la faim qui me rendait fragile et, de fait, ça allait mieux dès que je mangeais. J’étais sensible aux odeurs aussi. À certains bruits. Er j’avais une terrible angoisse liée à une conscience précoce de la mort, comme celle que décrit M. Barthélémy dans l’émission.
      Je pense que le trauma peut agir sur certains aspects de l’hypersensibilité (dysrégulation émotionnelle pour moi) mais que l’on naît hypersensible et qu’on le reste toute sa vie. Pour le meilleur et pour le pire.
      Bonne journée 🔆

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