[Texte] La vie d’après

Écriture intuitive ou journal ?

Le jardin bruisse, le ruisseau coule, les insectes stridulent. Je prenais les fleurs en photo quand l’appareil s’est retourné. Selfie involontaire. J’ai longtemps regardé ce cliché. Je m’habitue peu à peu à mon visage émacié par l’anémie, mes nouvelles lunettes… et ma superbe non-coupe de cheveux post-confinement. J’ai hâte de retourner chez la coiffeuse.

Retrouver la vie d’avant. Avant le confinement, avant le virus, avant la crise sanitaire. Aller voir la mer. Vivre comme si tout ça n’existait pas. Marcher sur le sable. Deuxième vague ? Relâchons nos efforts et nous laisserons aux petits grands méchants toute latitude pour venir nous contaminer. Contaminer tous ces invulnérables qui sortent à visage découvert. La petite bête tuera-t-elle la grosse ?

J’ai peur. Peur de l’avenir. Peur du passé. Parler de l’hôpital récemment a réveillé des terreurs enfouies. Je sais pourtant que je vais devoir me faire opérer. Pour retirer les implants (Essure) enfoncés dans mon ventre comme des éclats d’obus. Ces saletés devaient me libérer de la contraception hormonale, m’émanciper du risque latent d’être enceinte à nouveau. Stérilisation. Comment ai-je pu accepter ça ? Ces corps étrangers en moi. Pourquoi n’ai-je pas opté pour une simple ligature ? Bientôt sept ans qu’ils irradient là. Douleur. Intoxication peut-être. Métaux lourds.

Je veux qu’on les enlève. Qu’on me libère. Je veux me sentir enfin unie. Une, indivisible. Une seule personne dans un seul corps, sans particule étrangère. Une unité complète, cohérente. Pas un assemblage épars de fractions, de fragments, de facettes. Je suis un kaléidoscope de blessures du passé. Mon tumulte intérieur doit s’apaiser pour que je trouve enfin ma singularité.

Être victime est tout un art. Ne pas trop t’attacher à ton corps, à ton être, pour survivre à la violence morale. Toujours croire que ce qu’ils disent est vrai. Perdre toute capacité de jugement autonome, toute estime de toi, tout libre-arbitre. Les laisser mener ta vie comme ils le veulent. Esclave. Tu serres les dents et tu avances, malgré les critiques, les remarques blessantes, la confusion mentale permanente. Tu minimises. Tu positives. Et tu apprends à savourer les petits bonheurs du quotidien : le sourire d’un enfant, le soleil sur ta peau, un carré de chocolat qui fond dans ta bouche. Tout ce qui te rappelle que tu es vivante. Même si tu ne comprends pas pourquoi ta vie est si bancale, déséquilibrée. Saltimbanque de la charge mentale. Mère débordée. Femme déboussolée.

L’emprise est finie. Il n’y a plus de censeur extérieur, plus de manipulateur toxique. Il me faut maintenant faire taire ma petite voix, ce diablotin sur mon épaule. L’autre partie de moi. Celle qui joue les avocats du diable ou les anges pacificateurs. Celle qui me rassure quand ça ne va pas, parfois. Qui me titille pour me faire ruminer les pensées les plus sombres, souvent. Celle qui fait que je ne parviens plus à évoluer.

Peser le pour et le contre en permanence, procrastiner, nous complaire en réflexions sans fin. Arguments, contre-arguments. Thèse, anti-thèse. C’est épuisant. Je veux maintenant être unie. Une. Indivisible. Forte. Accepter ma solitude intérieure. Je n’ai plus besoin de cette petite voix pour me rassurer. Je vais faire mon deuil du passé. Et devenir moi. Pour savourer seule la vie d’après. Libre.


Texte écrit le 31 mai 2020 à partir de feuillets d’écriture intuitive rédigés du 19 au 26 mai. Le principe ? Écrire un peu chaque jour. Ne pas s’arrêter tant que la page n’est pas pleine. J’utilise un bloc format A5. Emplir une page me prend dix minutes.

J’avais 7 feuillets, ce qui représente 70 minutes d’écriture. Il me semblait intéressant d’en tirer un texte publiable. Par le passé, j’ai trop souvent cumulé des pages et des pages d’écriture sans jamais les valoriser.

Je regrette que ce premier texte ne parle que de moi, comme une page de journal intime. J’espère que cette technique me permettra d’écrire des textes courts de fiction… quand mes démons seront apaisés.

10 réflexions au sujet de « [Texte] La vie d’après »

    • Je teste cette nouvelle routine. On verra si ça me permet de trouver de nouvelles idées. Peut-être que je finirai par tourner en rond (autour de moi-même) ➰ lol

  1. Pouah quel texte… Tu viens de me mettre un uppercut. C’est terriblement bien écrit. Tu imagines bien que j’aime tout ce qui est sombre et là je suis servi. Malheureusement il s’agit de souffrances et de blessures personnelles et cela m’attriste. Prend bien soin de toi, continue d’écrire pour soulager ton cœur ou écrire de la fiction. Je te lirais avec grand plaisir 😊🙏

    • Si tu y tiens, certains de mes textes sont en ligne sur Short Édition (pseudo : Téa Citron) 😉
      Et dans une vie antérieure, j’ai eu 2 nouvelles publiées dans l’Indé Panda (tu connais ce webzine gratuit ?)

      • Dans l’Indé Panda sont publiées gratuitement des nouvelles écrites par des auteurs indépendants (auto-édités). Il y a des appels à texte et une sélection anonyme rigoureuse. Les textes sont vraiment de bonne qualité. Et c’est totalement gratuit pour les lecteurs. La seule contrainte, c’est de lire au format numérique, puisque ça n’existe pas sur papier.

  2. Magnifique ! Dur mais magnifique !
    Il ne faut – à mon avis – pas s’en vouloir pour ce qu’on accepté de faire sous la contrainte. Tu le dis bien l’emprise nous enlève toute capacité à réfléchir. Et tous les petits instants de vie aident à tenir. Prends soin de toi Nina.

    • Merci Marie, j’essaie d’accepter le passé, avec toutes ces « erreurs » que je n’ai pas comprises à l’époque. Et je me dis que ces épreuves m’ont donné une vraie force intérieure, dont je dois être fière aujourd’hui.
      Ton parcours et ta créativité m’aident beaucoup. Merci d’être là. 💙

Répondre à revanbane45 Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.