[Journal] Consultation déconfinée

Cet après-midi, je suis allée chez le médecin. Ce fut une consultation un peu particulière.

La salle d’attente : quatre chaises bien espacées et pas un seul autre objet

Il fallait que j’y aille. Je le savais depuis deux mois. Évidemment, plus la date approchait, plus je repoussais le moment d’appeler la secrétaire pour prendre rendez-vous. Peur de déranger, sentiment de n’être pas légitime, comme toujours…

Ce matin, au téléphone, elle m’a d’abord dit qu’il faudrait attendre la semaine prochaine. Je n’ai réalisé qu’après avoir raccroché, en ouvrant mon agenda, que demain, vendredi 8 mai, était férié (je suis tellement déconnectée que j’avais négligé ce détail). Mon arrêt de travail se terminant dimanche soir, j’ai demandé s’il était possible d’avoir un rendez-vous avant lundi.

« Alors, ça sera samedi matin en visio ». Heu… Alors là, moi qui suis timide et n’ose pas exprimer mes besoins, j’ai osé dire non. La visio est une expérience qui ne me tente pas du tout. « Vous pouvez venir cet après-midi avec la remplaçante, dans ce cas ». Oui, je préfère, merci.

16h30. Me voici à l’entrée du cabinet. Le bouton d’appel près de la porte a été barré d’un trait de ruban adhésif. La secrétaire porte un masque et me confirme que je dois rejoindre la première salle d’attente, comme d’habitude.

Alors que je me dirige vers le lieu indiqué, un médecin vient y chercher une patiente. Je m’écarte et attends qu’ils repartent. Lui est vêtu de vêtements stériles pour bloc opératoire, d’un vert tristement médical. Elle porte un masque, bien sûr. Ils ne se serrent pas la main, s’éloignent dans le couloir et je peux enfin prendre place dans la salle d’attente,

Je découvre une pièce carrée, blanche et vide, à l’exception de quatre chaises rouges. Les affichages sont toujours là mais il n’y a plus de jeux pour enfants. Les magazines ont disparu, le poste de radio également. Je peine à reconnaître les lieux tant l’ambiance est différente. Je prends une photo. Ces quatre chaises me semblent tristes, malgré leur couleur éclatante.

Heureusement, la remplaçante de mon médecin ne tarde pas à m’inviter à la suivre dans le cabinet. Elle est vêtue tout à fait normalement. Elle porte un masque, bien sûr. Aucun autre attribut de protection. Je lui en suis reconnaissante. J’ai, pour ma part, le visage voilé par un foulard, n’ayant toujours pas acheté de masque. Quelque chose en moi se refuse à porter cet objet. Je préfère mon look de gangster avec mon tour de cou de cycliste que je remonte pour couvrir mon nez et ma bouche. J’ignore d’où vient ce besoin de singularité. Quand j’irai à la pharmacie une heure plus tard, je penserai au masque, sans oser demander s’ils en ont. Je crois que je fais un blocage, comme si les masques étaient réservés aux soignants et qu’il était illégal d’en acheter pour ne pas les pénaliser. C’est idiot, certainement.

La consultation commence. Une longue, longue consultation pendant laquelle nous évoquerons tous les sujets qui me turlupinent. Elle prendra le temps de m’ausculter aussi : stéthoscope, tension 14-8. J’en ressortirai avec deux ordonnances (médicaments et prise de sang), un prolongement de mon arrêt de travail jusqu’en juillet et surtout l’agréable sensation d’avoir été écoutée.

J’avais oublié le plaisir d’échanger avec quelqu’un. Ce dialogue constructif, cette élaboration des idées qui se fait en parlant, ce soulagement de pouvoir exprimer sa pensée. Les mots viennent tout seuls quand on laisse les vannes ouvertes. Pas d’émotion particulière cette fois-ci. Pas d’anxiété. Juste le bonheur de dire.

Les métiers du soin sont vraiment des métiers essentiels. Nous avons tous besoin de cette relation d’aide et d’écoute, de cette ouverture à l’autre, de ce recueil de parole qui libère et contribue à améliorer, déjà, la santé du patient.

Merci aux soignants ! Plus largement, merci à tous ceux qui prennent le temps d’être là pour les autres : pompiers, policiers, magistrats, travailleurs sociaux, enseignants… Malheureusement, je ne pourrai continuer dans cette voie car le burn-out a mis en lumière mes fragilités. J’ignore encore vers quel avenir professionnel je vais pouvoir m’orienter. Je ne sais pas quand je serai en mesure de travailler à nouveau. Pour l’instant, je prends soin de moi.

J’espère que le déconfinement permettra à tous ceux qui en ont besoin de reprendre leurs parcours de soin, souvent interrompus. Nous avons tous fait preuve de patience et de dévouement aux règles qui nous ont été imposées. Nous l’avons fait avec sincérité, afin de respecter le travail de ceux qui se démènent pour nous sortir de cette crise sanitaire. Souhaitons que nos efforts portent leurs fruits et que la vie puisse reprendre, que les échanges nous nourrissent et que l’attention aux autres nous enrichisse.

9 réflexions au sujet de « [Journal] Consultation déconfinée »

      • Elle ne me l’a pas proposé au début et je ne l’ai jamais recontactée depuis. Je vais m’en occuper lundi.

  1. Je te souhaite du courage pour tout ça et espère que tu retrouvera une situation satisfaisante (En changeant de voie peut être ?)

    • Merci. Je sais qu’il faudrait que je change. Je n’en ai pas le courage pour le moment… Peur de lâcher la proie pour l’ombre (sécurité de l’emploi, salaire correct actuellement). Je rêve pourtant d’être indépendante, de sortir du carcan dans lequel je suis. Pas facile…

      • Je n ai pas encore lu tous tes articles je ne sais pas dans quel domaine tu es. En tout cas, il y a des pour et contre à peser c est sur, et garder en tête que le boulot parfait n’existe pas 😉 mais c est important d avoir envie de se lever le matin pour faire quelque chose qui nous plait ! (Bon, j ai la chance de faire un métier /passion Donc c est peut être idéaliste de ma part) mais au moins qui ne déplait pas… et si ton burn out est en lien avec des relations toxiques, il faut avoir le courage de changer pour son propre bien 🙂

      • Je suis enseignante, un métier choisi lors d’une première reconversion il y a 19 ans. J’étais sous emprise (sans le savoir). J’ai fait ce choix pour être disponible pour la vie de famille et parce que c’est un métier que je connaissais (il y a des enseignants dans ma famille). Je l’ai toujours fait correctement, mais sans passion.

      • Et du coup tu envisages aujourd’hui une autre reconversion ? Est-ce que le « sans passion » est un problème à tes yeux ? C’est courageux en tout cas de chercher à améliorer sa vie globalement (travail, relations) et je te souhaites de trouver ce qui te conviendras le mieux 🙂 tu as l’air d’être lancée dans une bonne dynamique 🙂

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